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Interview du réalisateur Paul Moreira, effectuée le 08/07/2019

Pourquoi ce film ?
« J’ai fait ce film pour mettre en lumière, à travers la consommation de chocolat, « comment
on détruit la planète », premièrement pour notre plaisir, car le cacao tout le monde veut en
manger, et deuxièmement de manière irresponsable.
C’est une fable « parfaite », car elle intègre tout ce qui est en train de ravager la planète
aujourd’hui. La surexploitation des zones très fragiles sur le plan environnemental pour la
simple recherche du profit3 a des conséquences pour chacun et chacune d’entre nous.
Combien coûte vraiment une tablette de chocolat lorsque l’on sait que ça va générer de la
déforestation, des épisodes de sécheresses, donc de la misère, donc de la migration, donc des
tensions sociales en Europe, donc des partis populistes et nationalistes au pouvoir ? Ce sont
ces réactions en chaîne qui m’intéressaient.
Je savais au début du projet que j’allais rencontrer des enfants qui travaillaient, mais je ne
m’attendais pas à une telle ampleur, et à des conséquences globales aussi larges.
Faut-il faire confiance aux labels ?
Je pense que les soucis des labels, ce sont les conditions de vérification. C’est mieux que rien,
au moins, il y a une pression à la transparence. Lors de l’interview de la Coopaweb4 alors sous
label, on évoque l’obligation de transparence, de l’assurance de retombées sociales, et je
demande : « Alors vous avez construit une école comme c’était indiqué dans le cahier des
charges du label ? » L’interviewé me répond avec amusement « Bon, revenez l’année
prochaine et vous verrez l’école, pour l’instant, c’est confidentiel ». Tout cela fonctionne si
c’est vérifié en permanence, mais ce n’est pas toujours le cas5.  

 

Y-a-t-il des liens entre la production là-bas et la consommation ici ? Que
peuvent faire les citoyens ?
Des liens, il y en a forcément puisque 40 % du cacao qu’on consomme dans le monde vient
de la Côte d’Ivoire. Les consommateurs se doivent d’exiger une réelle traçabilité du cacao, par exemple avec un code barre sur les sacs comme cela se fait pour quelques productions sous label. Même si c’est compliqué pour le consommateur parce qu’évidemment, vous n’allez pas devant votre supermarché en disant « je veux que mon chocolat soit tracé ! ». Sur les modes d’action, il appartient aux citoyens de les définir. En tout cas, tout est utile.


L’action citoyenne est utile mais est-elle suffisante ?
La mobilisation citoyenne autour de ces questions est indispensable, notamment au sujet des sanctions que les gouvernements pourraient infliger aux entreprises qui ne respecteraient pas des règles élémentaires. Il faut exiger de la part de nos élus une législation contraignante, assortie de sanctions, que ce soit pour le travail des enfants, pour la dignité des travailleurs ou pour l’environnement.


Cela pose la question du rapport de force. Les États du Sud comme du Nord ontils
les moyens de contraindre des multinationales comme Cargill ?

Je ne connais pas bien ce sujet, mais je pense que l’on arrive à un moment propice. « C’est
mûr ! ». Le problème est identifié, les responsables aussi, les gens font les liens de causalité.
Donc, à mon sens, s’il y avait une pression citoyenne suffisante, ça pourrait basculer. En plus, elles (les multinationales) seront obligées de bouger, ne serait-ce que pour leur image. Il faut nommer les choses, nommer les responsables, les afficher, rendre transparent ce qui est opaque.

Est-ce qu’on fait avancer les choses par les scandales ?
Le scandale, ce sont eux ! Disons plutôt en « révélant » les scandales. Par exemple, je sais
que la décision du Ghana et de la Côte d’Ivoire de monnayer une augmentation du prix payé
aux paysans en sortie de champ en échange d’une reprise des exportations6 vient directement de mon film. Je le sais car j’ai des sources à l’intérieur du gouvernement qui m’en ont informé. Donc ça a un impact.


Ces grandes multinationales ont-elles intérêt à maintenir les pays du Sud à un
certain niveau de développement ou au contraire, un intérêt à contribuer à leur
développement ?
Je ne sais pas. Ce que je constate, telle que la filière cacao est structurée avec des centaines
de milliers de petits producteurs8, c’est parfait pour eux. Les multinationales n’ont aucun coût social, ils ne paient pas de salaire, ils n’ont pas de grèves. C’est beaucoup mieux que si les paysans possédaient de grandes plantations et étaient capables de s’organiser pour négocier des conditions de travail ou des prix décents. Il y a quelques années, les ONG parlaient de « cacao de sang » pour dénoncer les conflits armés dans l’Ouest du pays, liés aux exploitations de cacao. Lorsqu’il y a des troubles, ce sont les populations qui sont concernées, pas les multinationales.


Et vous, sur quels leviers concrets souhaitez-vous agir ?
Moi je suis journaliste, mon boulot c’est d’exposer les faits. C’est à la société civile d’inviter,
de trouver des moyens d’action, de changer les choses, pas à moi.

Et si l’on pose cette question au citoyen Paul Moreira ?
Tout vaut le coup. Il ne faut rien sous-estimer. Envoyer des mails, manifester, interpeller les
décideurs, les services de communications, les élus, créer des collectifs, poster sur les
réseaux sociaux, tout compte, il faut une pression permanente.

 

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